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06 juin 2008

International | Vendredi 06 jun 2008 | 08:34

Le Sentier lumineux renaît au Pérou

Par Monte Hayes, THE ASSOCIATED PRESS

MATUCANA, Pérou - Laissé exangue par la répression des années 90, le Sentier lumineux reprend des forces au Pérou, grâce à l'argent de la drogue. La guérilla maoïste dispose désormais d'une source de financement quasiment illimitée en protégeant les champs de coca et le trafic de cocaïne.

Dans la vallée d'Apurimac, le maire de Matucana, Florencio Velasquez, 40 ans, s'inquiète du retour des guérilleros, qui, attirés par la coca, rodent dans la jungle aux abords du village et viennent recruter de jeunes combattants.

Matucana, à six heures de la capitale provinciale Ayacucho, au bout d'une route de l'étroite vallée d'Apurimac, est au coeur d'un no man's land de champs de coca et de production de cocaïne. Nombre des 500 villageois cultivent la coca en même temps que le cacao et le café. "Tout le monde ici est lié à la coca", explique le général Raymundo Flores, qui commande une base militaire dans la vallée. "C'est une narco-économie."

C'est la coca qui attire les guérilleros, qui se présentent sous un nouveau jour, attirant les plus jeunes, qui n'ont pas connu les heures sanglantes de la guérilla, avec une paye de 20 dollars par jour.

"Ils disent qu'ils ne vont pas tuer, qu'ils viennent pacifiquement pour discuter de politique", explique le maire de Matucana. "Et ils nous disent de continuer à planter de la coca. Ils disent qu'ils nous protégerons contre quiconque tente de l'éradiquer."

Entre 1980 et le milieu des années 90, la lutte armée du Sentier lumineux pour tenter d'imposer un régime maoïste a fait près de 70.000 morts, pour la plupart des paysans pris dans les affrontements entre la guérilla et les forces de sécurité. Dans l'une de leurs attaques la plus sanglante, 69 villageois, dont une vingtaine d'enfants abattus ou tués à coup de machettes, furent massacrés en représailles après la mort de plusieurs rebelles à Lucanamarca en 1983.

Le président Alberto Fujimori, qui a gouverné le Pérou d'une main de fer dans les années 1990 avant de quitter le pouvoir rattrappé par des scandales, en 2000, a mis à terre la guérilla. Le fondateur du mouvement Abimael Guzman a été arrêté en 1992 et les forces de sécurité de Fujimori ont jeté en prison des milliers de guérilleros.

Mais la capture de l'un des bras droit de Guzman, un idéologue qui pensait que le trafic de cocaïne entâchait la pureté de la lutte armée, a aussi permis la renaissance du Sentier lumineux.

Les guérilleros ont commencé à fournir des escortes armées pour protéger les "mochileros", les trafiquants qui transportent la cocaïne par les chemins de montagne. L'argent gagné a permis d'acheter des fusils d'assaut plus légers et d'autres armes modernes, et de ne plus piller les petites communautés rurales pour survivre.

En 1999, il restait à peine 200 combattants armés dans les vallées de l'Apurimac et Huallaga, les seuls régions où le Sentier lumineux demeurait actif, alors qu'il avait compté près de 10.000 au plus fort de la guérilla. Mais grâce à l'argent de la drogue, leur nombre a pratiquement quadruplé ces dernières années.

La police a été la plus touchée par la reprise des attaques de la guérilla. Depuis 2005, une quarantaine de policiers sont morts dans des embuscades dans la vallée d'Apurimac et ses environs. En novembre, une soixantaine d'hommes ont détruit un commissariat et tué son commandant dans la ville d'Ocobamba dans la montagne.

Face à ce regain de violence, le général Flores se plaint de manquer de moyens, les budgets ayant été réduits ces dernières années. "Le Sentier reste une menace latente", dit-il, en descendant d'un vieil hélicoptère soviétique, le seul dont sa base dispose pour acheminer les troupes qui luttent contre la guérilla.

Aujourd'hui jugé pour les violations des droits de l'Homme perpétrées lors de la répression du Sentier lumineux, Alberto Fujimori reste un héros dans les vallées isolées où la guérilla a fait couler le plus de sang.

Fujimori avait soutenu des "comités d'auto-défense" dans les villages pour lutter contre la guérilla et fournir des informations à l'armée. Mais aujourd'hui, paysans et guérilléros étant impliqués ensemble dans le trafic de drogue, les milices ne sont pas toujours du côté de l'armée.

De leur côté, les experts du Sentier lumineux craignent que les guérilléros sortis de prison n'aient repris des activités politiques clandestines au sein des syndicats et des universités.

Pour Hector Jhon Caro, un ancien chef de la police antiterroriste, le gouvernement ne "comprend toujours pas le danger potentiel qu'il y a à laisser des anciens du Sentier lumineux rester actifs".

Plus inquiétant encore, selon lui, après des années d'isolement, Guzman, a récupéré le droit d'avoir des entretiens privés avec son avocat, et de fait de pouvoir communiquer avec ses fidèles. Aujourd'hui âgé de 73 ans, Guzman, qui ne s'est pas repenti, travaillerait à réunir sous ses ordres les colonnes éparses dans la jungle.