La vie nous réserve parfois de ces surprises! La veille de Noël 1997, j'étais seul dans un hall d'hôtel de Buenos Aires lorsque j'entendis tout d'un coup la voix d'un Québécois. Que faisait là ce jeune homme? Il proposait à des Américains des expéditions chez les manchots du pôle Sud!

Dans la salle des pas perdus, je voyais des gens arriver ou partir emmitouflés dans des vêtements d'hiver alors que l'été argentin commençait à peine! En me tendant une brochure de Marine Expeditions de Toronto, leur représentant me confia que je pourrais goûter à une expérience du genre sur un bateau russe l'été suivant, mais au Canada cette fois! Résultat? Le 4 août 1998, je m'embarquais à bord d'un navire russe aux formes étranges, l'Akademik loffe, qui, pendant les années de la guerre froide, avait sillonné nos eaux glacées, espion chargé d'examiner nos fonds de mer et nos ciels étoilés du Grand Nord… On appelait ça un navire «scientifique»! Son itinéraire allait nous mener de lqualuit à Nanisivik, dans la péninsule de Borden. Avant même de mettre la main à la barre, le capitaine Valery Beluga nous prévint d'une possible volte-face selon les humeurs de Dame Nature, qui est bel et bien reine de ce territoire.
Deux jours plus tard, le bateau jetait l'ancre à Pangnirtung, centre d'échanges et d'artisanat contrôlé, depuis 1921, par la Compagnie de la baie d'Hudson.
À bord de nos Zodiacs (une invention du célèbre commandant Jacques Cousteau), nous regagnons l'Akademik loffe à destination de Broughton Island, île composée de roches précambriennes. «C'est le pays que Dieu a bien voulu céder au Diable», avait déjà dit Jacques Cartier.
Le bateau pénètre au rythme du glacier dans le fjord Maktak, qui est haut et noir à faire peur! Notre embarcation, avec son ronronnement de chat, nous paraît soudain bien fragile… Au sommet des montagnes, on aperçoit des vestiges de la ligne Dew. Cela éveille en nous ces souvenirs de la guerre froide où, pour barrer la route aux avions et missiles soviétiques, nous nous devions d'être équipés de cette quincaillerie électronique fort coûteuse et vite périmée par l'apparition des satellites. Broughton, devenue Quikiqtarjuaq, est habitée depuis plus de 5000 ans! On estime qu'un peuple appelé pré-Dorset est arrivé dans cette terre de Baffin et s'y est adapté avec ses traîneaux, ses chiens, ses kayaks et que les chasseurs et pêcheurs mobiles et habiles que l'on connaît aujourd'hui sont les descendants de ces braves.
Boudé par Dame Nature, à bout de souffle dans les glaces épaisses de la baie d'Isabelle, notre bateau doit faire marche arrière.
Dans ma chambre, alors que les parois du navire frôlaient ces murs de glace, j'ai deviné l'angoisse qu'ont éprouvée les passagers du Titanic lorsque celui-ci a heurté l'un de ces monstres flottants. Oui, ces banquises, parfois très bleues et majestueuses, d'autres fois grises et sales quand les courants d'air transportent jusqu'à elles notre pollution, ont des allures de cathédrales.
Plein soleil à 1 h 30 du matin! C'est que monsieur ne se couche pas, ici. Par beau temps, nos Zodiacs nous permettaient d'aller nous frotter aux géants des mers polaires. Il arrivait que nous soyons surpris par la présence d'un ours en train de prendre son petit-déjeuner! Au menu : un phoque d'environ 360 kg (800 lb) attrapé d'un seul coup de patte. L'ours polaire est indéniablement le maître de la faune polaire et personne n'oserait lui contester ce titre. Muni d'un odorat capable de détecter la chair à 40 km, il nagera des heures pour aller prendre par surprise un phoque qui se prélassait sous un beau soleil d'après-midi ou de nuit… on ne sait plus!
Le détour accompli, voilà que la proue de notre navire, qui arbore maintenant le drapeau du Danemark, pénètre dans la baie de Disko Ilullissat. Nous croisons des Inuits qui se préparent à foncer dans leur hiver.
Contrairement aux populations des villages de la côte de badin, les Inuits du Groenland, la plus grande île au monde, paraissent plus épanouis, moins aigris. Leurs maisons, offertes par Copenhague, sont belles et propres. Le gouvernement leur a même, de concert avec les gens du hameau, dessiné des igloos en aluminium équipés de toutes les commodités.
En retournant vers notre embarcation, nos Zodiacs font un détour dans le creux de la baie de Disko, là où prennent naissance les banquises. Nous sommes abasourdis par la présence d'un glacier long de cinq kilomètres, le plus grand fabricant d'icebergs de l'hémisphère nord. Avec un bruit à vous faire trembler, des banquises sortent de son ventre de 25 millions de tonnes de glace pour aller fondre, deux ou trois ans plus tard, au large de Terre-Neuve, voire de New York!
Plus tard, nous arrêterons à Itivdleq, petit village de pêcheurs où le temps s'est arrêté, à moins qu'il ne soit jamais passé de ce côté. Les moustiques, par milliards, y sont trop actifs. J'ai hâte de rentrer à Montréal!
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